La villa Bini

La villa Bini

Avez-vous déjà visité la villa Bini ?

En sortant de la bouche du métro Gorge de Loup, qui n’a rien à envier à la gueule d’un vrai loup, on peut apercevoir un très bel édifice, vestige du temps jadis. A sa vue, de cinq cents ans notre âme rajeunit. Sa façade Renaissance fait songer à l’Italie : crépi rose, arcades, tourelles et galerie. Sur son perron pourrait presque se tenir une dame d’un autre siècle et d’un autre pays : une belle, peinte par Raffaello ou de Vinci, généreuse comme un plat de spaghettis, enivrante comme un limoncello. D’une voix magnifique, elle murmurerait un «ciao»… nous faisant oublier pour un instant que nous nous trouvons encore en ce début d’automne dans la ville de Lyon. Et que la gueule immense du vorace métro n’a pas su l’engloutir.

Si la Villa Bini a bel et bien été épargnée par la tractopelle, elle n’a d’italien que la façade et le nom. En poussant sa porte cochère, vous seriez étonné du travail des années sur son édification remontant à l’époque romaine. Son architecture intérieure est le résultat de nombreuses interventions à plusieurs siècles d’intervalle en fonction de ses différents  occupants. Ceci explique sans doute l’impression de mélange des genres qu’on éprouve en la visitant : construite fin XVe début XVIe, agrandissement et embellissement au XVIIème siècle et rénovation à la fin du XXème siècle. Depuis sa création, sa surface a quadruplé pour loger des activités variées. Ses quatre niveaux abritent aujourd’hui des bureaux et d’ambitieux projets, tout en conservant son charme d’antan.

Cette jolie relique est aujourd’hui noyée dans le paysage urbain. A sa construction, elle était perdue au milieu de huit hectares de champs. Cette maison vigneronne a conservé la fraîcheur d’un caveau qui accueille désormais visiteurs et salariés autour d’un verre, comme pour rappeler sa fonction première de domaine viticole. Les étages  supérieurs n’ont été édifiés qu’à partir de 1658 sous l’impulsion d’un avocat de la Cour, François du Faisant. Surnommée à cette occasion «maison du Faisant», la demeure lui servait de maison de campagne (Vaise n’ayant été rattachée à Lyon qu’en 1852). C’est à lui que l’on doit son agrandissement et la galerie extérieure s’inspirant de la Renaissance italienne. Dans les environs, on comptait deux autres exemples d’architecture italienne mais seule subsiste la Villa Bini pour témoigner de l’ancienneté du quartier de Vaise.

Au XVIIème siècle, une pépinière est installée en ses murs pour reboiser les chemins royaux. Pendant la Révolution, l’actuelle double salle de réunion au premier étage a probablement servi d’écurie, comme le laisse à penser la hauteur du plafond. Puis la pépinière est reconvertie en séminaire religieux au XIXème siècle. Cette reconversion semble justifiée par l’étymologie du mot « séminaire », du latin seminarium « pépinière ». Les fonds de la Bibliothèque de Lyon conservent une description écrite par un certain Edmond Jumel faisant l’éloge de la maison à cette époque. Son texte est illustré par le graveur M. Séon, élève de Puvis de Chavannes. Grâce à lui, on sait que la façade était en tous points semblable à celle que l’on voit aujourd’hui. En 1904, l’Etat récupère le bien pour le vendre à un atelier de soierie, la Rhodiaseta (du latin seta « soie ») qui devient Rhodiaceta en 1924 car la soie est remplacée par l’acétate après le déclin de la soierie lyonnaise. Au cœur d’un quartier devenu ouvrier, la Villa fait office d’usine, liant son destin avec celui du monde de l’entreprise. À la Libération, les Alliés ont pour ordre de ne pas la bombarder car en tant que lieu de production elle peut s’avérer utile à la reconstruction du pays. Son lien avec l’entreprise a permis de l’épargner et va bientôt lui redonner son prestige.

Laissée à l’abandon après la fermeture de l’usine d’acétate en 1970, la demeure héberge des squatteurs jusqu’à ce qu’en 1988 la Ville de Lyon prenne conscience de son potentiel et relise son histoire grâce à deux archéologues. Elle est classée monument historique le 2 novembre 1989. Sa rénovation est rendue possible par l’entrepreneur François Turcas. En effet, l’actuel président de la CPME (Confédération des Petites et Moyennes Entreprises) Auvergne Rhône-Alpes et Rhône succombe au charme de la curieuse bâtisse et décide de négocier un contrat exceptionnel avec l’Etat, alors propriétaire de la Villa. En échange de la gratuité du loyer, il en finance la restauration et assure le logement de sa confédération pour une durée de 60 ans à partir de 1997. On refait une beauté au monument classé en respectant la noblesse de son sol serti de coquillages, son escalier de pierre en colimaçon et ses plafonds en bois à la française. Lauren, salariée à la CPME, est particulièrement sensible à la splendeur de ce lieu chargé d’Histoire et s’est documentée à son sujet. Elle est très attachée à « ce certain cachet qui détonne dans l’environnement ».

Hormis la ténacité d’amoureux du patrimoine, on ne sait par quel miracle la Villa Bini a traversé le temps. Elle a connu de nombreuses évolutions esthétiques et fonctionnelles. Mais on peut être certain qu’au cours des 40 prochaines années elle sera encore l’autel du mariage de la tradition et la modernité, au service des entrepreneurs lyonnais.

Lou et l’homme au chapeau de l’agence 33 degrés